L’histoire de l’absinthe

 

HISTOIRE

La Maison Pernod fils est si intimement associée aux origines et aux progrès de l'industrie de l'absinthe, qu'il est impossible de séparer et même de distinguer l'histoire de l'une de celle de l'autre.

 

Les origines de l'absinthe sont donc le préambule obligé de l'histoire de la Maison Pernod fils que nous nous proposons de raconter dans ces pages. Malgré le nom d'absinthe suisse sous lequel on la désigne souvent, la célèbre liqueur est d'origine française.

 

A la fin du siècle passé un médecin français, le Dr Ordinaire, exilé en Suisse, choisit Couvet pour le théâtre de son activité médicale. Nous ne résistons pas à l'envie de reproduire le portrait que trace de lui un écrivain suisse.

 

"C'était, paraît-il, un original, de grande taille, chevauchant dans le Val de Travers sur un petit cheval corse, connu dans la contrée sous le nom de la Roquette. Ses allures inaccoutumées ne manquaient pas de surprendre les populations villageoises; elles donnaient lieu à bien des plaisanteries et à l'étonnement persévérant des enfants. Ordinaire ne paraissait guère s'en soucier; la gravité de son caractère n'en était pas atteinte.

 

Ce n'était pas un médecin sans talents pour son temps et il rendit de bons services dans un moment où l'art médical était représenté au Vals de Travers. Il joignait à l'exercice de la médecine, celui de la pharmacie; la plupart des médecins de campagne n'agissaient pas alors autrement. M. Ordinaire ne dédaignait pas les panacées, il en employait une en particulier, l'élixir d'absinthe, composé de plantes aromatiques dont il avait seul le secret. Bien des gens, après en avoir fait usage, se déclaraient radicalement guéris et le médecin ne pouvait faire autrement que de s'en féliciter et d'en prescrire l'emploi."

 

Le Dr Ordinaire aurait été bien étonné si on lui avait prédit les hautes destinées auxquelles son élixir était appelé. A sa mort la mystérieuse recette passa aux mains des demoiselles Henriod de Couvet. Cultivant elles- mêmes les herbages nécessaires dans leur jardin, elles les distillaient au foyer paternel. On ne comptait alors la production de l'élixir que par quelques pots qui se vendaient assez difficilement par la voie du colportage.

 

Peu à peu cependant, grâce à son parfum et à son goût agréables, l'élixir rencontrait même en dehors des malades, des amateurs de plus en plus nombreux, si bien que la recette avait déjà une veleur marchande lorsque M. Henri Louis Pernod en fit l'acquisition pour l'exploiter commercialement.

 

Cela se passait en 1797. C 'est à cette époque que remonte la première fabrique d'absinthe. L'établissement fut créé dans des conditions fort modestes, à Couvet même; le bâtiment où était installée cette industrie naissante existe encore; il mesure tout bien compté 8 mètres de long sur 4 de large et une hauteur de 4 mètres . Successivement agrandie, l'usine ne tarda pas à devenir trop étroite et, en 1805, M .Pernod ne pouvant plus suffire aux demandes de sa clientèle française chez laquelle son produit avait été accueilli avec une faveur marquée, vint se fixer à Pontarlier où il évitait d'ailleurs les droits élevés que le fisc prélevait sur l'absinthe suisse.

 

Nous avons eu sous les yeux l'acte daté du 25 pluviose an XIII par lequel le sieur Benoît-Hilaire Courbe remet à bail à Pernod fils au prix de 180 francs l'an, les locaux désignés dans sa maison située Grand'rue à Pontarlier, pour y établir une fabrique d'eau verte. Cette distillerie minuscule ne pouvait guère faire prévoir le magnifique établissement qui s'élève aujourd'hui au bord du Doubs : deux petits appareils produisaient chacun 16 litres par jour.

 

Quand MM. Louis Pernod, actuellement encore l'un des chefs de la maison, et son frère, fritz, malheureusement décédé depuis (17 mars 1880), prirent, à défaut de leur père qu'ils avaient perdu de bonne heure, la direction des affaires, la maison avait déjà parcouru un assez beau chemin, car la production journalière avait atteint le chiffre de 450 litres . Mais depuis la date que nous indiquons, c'est-à-dire depuis 1855, la production a augmenté dans une énorme proportion.

 

 

A quoi faut-il attribuer cette étonnante prospérité, ce développement continu dont un petit nombre d'industries peuvent se vanter? Tout simplement à la volonté fermement arrêtée chez les chefs de la maison Pernod de fournir toujours un produit supérieur, de ne jamais céder à la tentation de réaliser de plus gros bénéfices en achetant bon marché des matières premières de qualité inférieure. Cette tentation s'est offerte à eux sous une forme particulièrement séduisante à l'époque où les vignobles français du Midi, ravagés par l'oìdium et plus tard le phylloxera, ne fournissaient plus qu'à des prix exorbitants l'alcool de vin qui forme la base de la liqueur d'absinthe. Il semblait bien naturel alors de remplacer les 3/6 de vin par des alcools de betteraves, de grains, de pommes de terre; c'est ce que firent les nombreux distillateurs qui, remarquant la faveur avec laquelle le public accueillait le produit de la Maison pernod, avaient installé un peu partout des fabriques d'absinthe. Par une heureuse inspiration, MM. Pernod décidèrent de rester fidèles aux 3/6 de vin; cette résolution fit la fortune de leur maison; la qualité supérieure de leur produit, attesté par la préférence que les consommateurs lui accordent, est due en première ligne à l'emploi exclusif d'alcool fourni par la distillation du vin; non seulement cet alcool donne à l'absinthe Pernod la fine saveur qui la distingue, mais encore il en fait une boisson inoffensive au point de vue hygiénique, puisqu'il préserve les consommateurs des effets morbides produits par les mauvais alcools. Nous aurons l'occasion de nous expliquer plus longuement à cet égard.

 

A côté de cet élément essentiel du succès obtenu par la marque Pernod, il en existe d'autres qui ont aussi leur importance. Nous voulons parler des procédés de fabrication que M. Pernod n'a cessé de perfectionner, ne reculant devant aucun sacrifice pour créer un outillage modèle et capable de fournir les meilleurs résultats; nous voulons parler aussi de la largeur, de la loyauté proverbiales qui ont de tout temps présidé aux relations commerciales de la Maison Pernod et qui lui ont fait autant d'amis qu'elle a de clients et de fournisseurs.

 

Ces traditions ont été religieusement respectées et suivies par MM. Veil-Picard à qui M. Pernod a cédé son établissement, dans lequel il est resté intéressé comme commanditaire pour une part importante.

 

Il n'est pas inutile d'ajouter que l'ancien chef de la maison continue à suivre avec une sollicitude bien naturelle les opérations qu'il a dirigées pendant tant d'années; en particulier, c'est toujours lui qui s'occupe des achats de matières premières et il n'entre dans les magasins ni un wagon de trois- six ni une balle d'herbe ou de graines dont M. Pernod n'ait approuvé l'échantillon.

 

Au reste MM. Viel-Picard ont tenu à conserver, tant à la tête du service technique qu'à celle des services commerciaux, les collaborateurs qui avaient assisté M. Pernod pendant nombre d'années et qui, instruits par une longue expérience, continuent à s'inspirer de son exemple et de ses préceptes.